Erving Goffman
Posté dans Contrôle social et Déviance
"Ce que je voudrais suggérer, donc, c'est que les individus stigmatisés — du moins, ceux qui le sont « visiblement » — ont des raisons particulières de sentir que les situations sociales mixtes tendent à produire des interactions flottantes et angoissées. Mais, s'il en est ainsi, on peut supposer qu'à nous aussi, les normaux, de telles situations apparaissent branlantes. Nous avons le sentiment que l'individu stigmatisé se montre soit trop agressif, soit trop embarrassé, et que, dans l'un ou l'autre cas, il n'est que trop disposé à voir dans nos actes des significations que nous n'y avons pas mises. Il nous semble que, si nous sympathisons sans détours avec sa condition, nous risquons d'outrepasser nos sentiments ; mais, si nous oublions sa déficience, nous risquons aussi d'exiger dé lui des choses impossibles, ou d'offenser sans le vouloir ses compagnons d'infortune. Tout ce qui peut être pour lui source de désagréments tandis que nous sommes avec lui se transforme ainsi en quelque chose dont nous percevons qu'il est conscient, conscient que nous en sommes conscients, voire conscient de notre conscience de sa conscience. La scène est alors posée pour cette régression à l'infini de la perception mutuelle que la psychologie sociale meadienne nous apprend à enclencher, mais pas à arrêter."
Erving Goffman - Stigmate (1963)