"L’étude ethnographique des manières d’étudier de ce petit groupe de jeunes de Granvelle a mis en évidence les effets préjudiciables de l’absence d’encadrement pédagogique en faculté et de la proximité entre celle-ci et le quartier. Les dispositions inculquées au cours de leur enfance et de leur adolescence dans le quartier continuent de structurer leur personnalité sociale. (...) L’enquête ethnologique montre, dans le cas présent, que les facultés de « proximité », loin de toujours favoriser les études supérieures des enfants des classes populaires, privent notamment les étudiants de la « cité » d’une immersion dans un « milieu » étudiant dont on sait pourtant qu’elle fonctionne très fréquemment, dans les grands centres régionaux, comme une instance de socialisation universitaire. En supprimant les obstacles, notamment économiques, à la poursuite d’études des étudiants d’origine populaire, les antennes universitaires serviraient l’objectif de démocratisation de l’enseignement supérieur. L’enquête de terrain montre que ces étudiants, qui continuent à résider dans leur quartier, se trouvent pris dans le piège de la facilité de la vie étudiante « à domicile » : l’acculturation à la vie étudiante ne se fait pas, la distance avec le monde des livres se maintient, si bien que beaucoup replongent dans les « histoires » du quartier. Ces « pseudo-facs », pour reprendre l’expression d’un autre enquêté (issu, lui, d’une famille de classe moyenne), ne contribuent pas à élargir l’horizon géographique des étudiants d’origine populaire. S’il n’existe pas un fort militantisme de la part des enseignants et un volontarisme institutionnel pour contrecarrer les lois de la reproduction scolaire et sociale, il y a de fortes chances pour qu’elles enferment ces étudiants de cité dans leurs anciens réseaux d’appartenance. Les antennes universitaires risquent bien d’être de fausses bonnes solutions. Aujourd’hui, ce dont ont grand besoin les enfants de classes populaires qui entrent en première année de DEUG, ce sont avant tout de meilleures conditions d’apprentissage au travail universitaire : un encadrement plus proche et suivi de la part des enseignements, des bibliothèques dignes de ce nom, des locaux pour travailler, des lieux de sociabilité universitaire qui favorisent la
création de groupes de pairs et permettent de lutter contre l’anomie du DEUG. La politique de création d’antennes universitaires, dispendieuses, contribue à empêcher la réalisation de ces objectifs et, à ce titre, est inefficace pour assurer la démocratisation de l’enseignement supérieur. »
Stéphane Beaud - 80 % au bac... Et après? (2002)